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Octobre–Décembre 2008

Benoît XVI, la culture et l’Europe

Luc-Thomas Somme o.p.*

Avec un éclairage sur la laïcité et l’allocution aux évêques de France réunis en Assemblée Plénière à Lourdes, le discours adressé par Benoît XVI au collège des Bernardins à l’occasion de sa rencontre avec le monde de la culture constituait l’une des interventions les plus attendues du pape lors de sa visite en France en septembre 2008. Ce texte magnifique n’a pas déçu ceux qui en espéraient beaucoup, même s’il a pu étonner quelque peu en raison de sa trompeuse simplicité. Il n’offre pas de difficulté majeure de compréhension, même si certains des illustres invités, hommes politiques notamment, affichaient une mine perplexe face à un sens qu’ils pressentaient leur échapper. Il s’agit en effet d’un texte d’une argumentation ciselée et qui, sous un mode aussi tranquille et doux que la voix qui le proféra, souligne les racines chrétiennes de la culture européenne, dans ce contexte français marqué par une laïcité si susceptible.

Pour savourer toute l’ironie de la situation, il est bon de se remémorer le cadre et le contexte de cette intervention. En raison de l’emploi du temps chargé et de la brièveté du séjour, ce voyage ne comportait pas les habituelles rencontres avec les représentants d’autres confessions chrétiennes et d’autres religions. Il ne fallait pourtant pas que cela pût être interprété comme un déni de l’œcuménisme et du dialogue interreligieux. La solution fut de déployer ces divers contacts dans les rencontres officielles déjà prévues. En ce qui concerne ce discours-ci, ce sont les représentants de communautés musulmanes qui étaient invités. Ils étaient dans les premiers rangs et le Saint-Père prit soin de les saluer chaleureusement avant d’entrer dans la lecture proprement dite de son texte.

Or deux points sensibles au moins rendaient l’exercice périlleux. Le premier tenait au débat sur les racines chrétiennes de l’Europe, naguère bien vif quand il s’agissait d’une éventuelle mention dans le projet de constitution européenne, mention à laquelle était opposé le président Giscard d’Estaing présent au collège des Bernardins. Ce débat venait aussi d’être ravivé par l’incroyable lynchage de Sylvain Gougenheim, en raison de son ouvrage Aristote au mont Saint Michel – les racines grecques de l’Europe, qui, indépendamment des réserves ou critiques qui peuvent lui être adressées, a scandalisé une certaine intelligentsia par le seul fait d’avoir osé attenter à un tabou : la dette de l’Occident à l’égard du monde arabe quant à l’entrée d’Aristote dans la pensée médiévale. Dans un cas comme dans l’autre, le politiquement correct sous-jacent est que, dans l’Europe actuelle, le christianisme ne doit pas apparaître, culturellement notamment, face à l’islam en situation de prépondérance et a fortiori d’hégémonie.

Le deuxième point sensible tenait à ce que s’apprêtait à dire le Saint-Père sur le rapport à la Parole de Dieu et qu’il allait reprendre ensuite au Synode des évêques en octobre, plaidant pour unir une approche historique et critique (celle de la méthode appelée justement « historico-critique ») et une approche proprement théologique. Au Synode, il marquerait surtout l’insuffisance de la seule approche historique et critique, ce qui serait au détriment d’une lecture croyante. Aux Bernardins, il allait insister au moins autant sur la dimension critique. Un certain nombre de communiqués de presse, y compris dans les organes officiellement catholiques, se sont empressés d’y voir une charge contre le fondamentalisme, de certains protestants non moins que de catholiques. De fait, le propos vaut aussi sans doute pour eux et le pape emploie bien ce terme. Mais il est difficile de ne pas relever aussi le contraste entre cette promotion de la critique biblique et le rapport au texte tel qu’il est vécu dans d’autres traditions religieuses représentées chez les invités...

Avec beaucoup d’astuce, Benoît XVI prend appui sur la singularité du lieu pour ouvrir un propos largement universel. Il désigne ce lieu, le collège des Bernardins, comme « emblématique ». Il l’est certainement en raison de la destination qui lui a été assignée par l’archevêque de Paris, d’être un lieu de dialogue entre l’Église et le monde de la culture. Mais Benoît XVI fait davantage ici référence à l’origine historique et à la culture monastique. Ce faisant il écarte d’emblée la réduction de signification à un passé et à un état de vie, celui du monachisme. Il pose immédiatement la question de l’actualité de cet héritage et il annonce vouloir traiter ni plus ni moins que des « origines de la théologie occidentale et des racines de la culture européenne ». Et assurément l’intérêt pour ces origines se trouve clairement finalisé par celui pour leur actualité. Que le monachisme ait eu un rôle considérable dans la conservation et le renouvellement de la culture en Europe apparaît indéniable et cela semble bien justifier la clé choisie.

Mais alors que le contexte français aime, laïcité obligeant, à cloisonner de manière étanche la culture et la religion, le pape exhume sans délai comme racine de l’œuvre culturelle de ce monachisme occidental un désir qui dépasse temps, lieu et état de vie, une aspiration de tout homme : quaerere Deum – chercher Dieu. Nous ne sommes encore qu’au deuxième paragraphe du discours proprement dit et par une ascension prodigieuse, à partir de la singularité du lieu, l’auditeur est déjà propulsé à cette question essentielle et à proprement parler radicale, qui introduit à la réflexion sur la Parole de Dieu, vue ici comme « borne milliaire » et « voie » pour satisfaire cette quête de Dieu. L’insistance ici est de souligner non seulement que recherche de Dieu et sciences profanes, loin de diverger vont ensemble, mais que la première donne historiquement impulsion et fécondité aux secondes.

Les paragraphes suivants s’ouvrent de manière significative sur l’affirmation qu’un pas supplémentaire est à faire, signalant ainsi un plan d’argumentation, non annoncé mais d’autant plus intéressant à remarquer, car sa trame révèle le dessein profond du discours. Le pas suivant consiste donc dans le fait que Parole de Dieu donne naissance à la communauté et « ne conduit pas uniquement sur la voie d’une mystique individuelle ». Pour autant, cet aspect des relations ecclésiales ne porte pas préjudice à celui de la relation et du dialogue avec Dieu, la Parole nous fournissant les moyens et les mots pour nous adresser adéquatement à Lui. On reconnaît ici ce souci, commun à Jean-Paul II et à Benoît XVI, et bien conforme au double commandement d’amour qui n’en fait qu’un, d’associer les dimensions horizontale et verticale de la vie chrétienne. Le pas suivant consiste à prolonger le dialogue avec Dieu qu’autorise cette Parole en direction de la musique, (...)

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* Dominicain. Professeur à l’Université de Fribourg (Suisse).