En Lui était la Vie...
Bruno le Pivain
La magnifique homélie de Benoît XVI pour la Pentecôte suffit à donner tout son sens au dossier conséquent de ce numéro de Kephas. « Civilisation de l’amour » ou « structures de péché », « culture de vie » ou « culture de mort » : ces expressions familières sous le pontificat de Jean-Paul II sont plus que jamais d’actualité.
À deux reprises, Benoît XVI évoque le mythe de Prométhée :
Le feu véritable, l’Esprit Saint, a été apporté sur la terre par le Christ. Il ne l’a pas arraché aux dieux, comme le fît Prométhée, selon le mythe grec, mais il s’est fait le médiateur du « don de Dieu » et il l’a obtenu pour nous, par le plus grand acte d’amour de l’histoire : sa mort sur la croix.
Plus loin :
J’ai mentionné au début l’opposition entre Jésus et la figure mythologique de Prométhée, qui rappelle un aspect caractéristique de l’homme moderne. S’étant emparé des énergies du cosmos – le « feu » – l’être humain semble aujourd’hui s’affirmer comme un dieu et vouloir transformer le monde en excluant, en mettant de côté, ou même en refusant le Créateur de l’univers. L’homme ne veut plus être image de Dieu, mais de lui-même; il se déclare autonome, libre et adulte. Il est évident qu’une telle attitude révèle un rapport non authentique avec Dieu, conséquence d’une fausse image qu’il s’est faite de Lui, comme l’enfant prodigue de la parabole évangélique qui croit se réaliser lui-même en s’éloignant de la maison de son père. Entre les mains d’un tel homme, le « feu » et ses immenses potentialités deviennent dangereux : ils peuvent se retourner contre la vie et contre l’humanité elle-même, comme hélas le démontre l’histoire. Les tragédies de Hiroshima et de Nagasaki, dans lesquelles l’énergie atomique, utilisée à des fins belliqueuses, a fini par semer la mort dans des proportions inouïes, en représentent une mise en garde constante.
Tel est le sens de ce dossier sur la bioéthique. C’est à une redécouverte de la merveilleuse vocation spirituelle de l’homme que ces États généraux de la bioéthique nous appellent. Qui, mieux que le Professeur Lejeune, avait mis en lumière cette urgence, telle qu’il la décrivait lors de sa conférence sur « le message de la vie » prononcée au cours du synode des évêques de 1974 à Rome ? « Au commencement il y a un message, ce message est dans la vie et ce message est la vie... Et si ce message est un message humain, alors cette vie est une vie humaine » ... « Au commencement était le Verbe, et le Verbe était auprès de Dieu et le Verbe était Dieu. Il était au commencement auprès de Dieu. Tout fut par lui, et sans lui rien ne fut. Ce qui fut en lui était la vie, et la vie était la lumière des hommes, et la lumière luit dans les ténèbres et les ténèbres ne l’ont pas saisi. » (Jn 1, 1–5)
La vie biologique et la vie de l’âme ont bien partie liée :
Ce que l’air est à la vie biologique, l’Esprit Saint l’est à la vie spirituelle; et de même qu’il existe une pollution atmosphérique qui empoisonne l’environnement et les êtres vivants, de même il existe une pollution du cœur et de l’esprit qui étouffe et empoisonne l’existence spirituelle. De même qu’il ne faut pas s’habituer aux poisons de l’air – c’est pourquoi l’engagement écologique représente aujourd’hui une priorité –, on devrait faire tout autant pour ce qui corrompt l’esprit.
Benoît XVI remarquait que cette année, la fête de Pentecôte coïncidait avec celle de la Visitation :
Cette année, Pentecôte tombe justement le dernier jour du mois de mai, où l’on célèbre habituellement la fête de la Visitation. Celle-ci fut aussi une sorte de petite « pentecôte » qui fit jaillir la joie et la louange des cœurs d’Élisabeth et de Marie, l’une stérile, et l’autre vierge, devenues ensemble mères grâce à une intervention divine extraordinaire.
La Visitation, fête de la Vie par exemple, mystère joyeux qui fait suite au premier, celui de l’accueil de la Vie dans le Fiat de Marie, qui est aussi l’accueil de la Croix vers la Résurrection.
Redécouvrir les origines du mystère de la Vie, c’est revenir à la source de la Joie. Comment être témoin de la Vie sans être témoin de la Joie ?... « Je les croirais s’ils avaient un air de sauvés... »
Comme en écho, ce dernier extrait de l’homélie de Benoît XVI :
L’Esprit Saint vainc la peur. (...) Voilà qu’à Pentecôte, lorsque l’Esprit Saint se posa sur eux, ces hommes sortirent sans peur et commencèrent à annoncer à tous la bonne nouvelle du Christ crucifié et ressuscité. Ils n’avaient pas peur, parce qu’ils se sentaient entre les mains du plus fort. Oui, chers frères et sœurs, l’Esprit de Dieu, là où il entre, chasse la peur; il nous fait savoir et sentir que nous sommes entre les mains d’une Toute-Puissance d’amour : quoi qu’il arrive, son amour infini ne nous abandonne pas. C’est ce que montrent le témoignage des martyrs, le courage des confesseurs de la foi, l’élan intrépide des missionnaires, la franchise des prédicateurs, l’exemple de tous les saints, certains même adolescents et enfants. C’est ce que révèle l’existence même de l’Église, qui, en dépit des limites et des fautes des hommes, continue de traverser l’océan de l’histoire, poussée par le souffle de Dieu, et animée par son feu purificateur. Avec cette foi et cette joyeuse espérance, nous répétons aujourd’hui, par l’intercession de Marie : « Envoie ton Esprit, Seigneur, qu’il renouvelle la face de la terre ».
C’est au Professeur Lejeune que nous voulons dédier plus particulièrement ce dossier de Kephas... et c’est à lui que nous le confions.
Voici ce poème écrit par le professeur Lejeune, retrouvé dans un sous main après sa mort au matin de Pâques 1994 :
Ainsi chantonne doucement
Un vieux cœur s’en allant
Femme aimée, très chers enfants,
Beaux-enfants, petits-enfants,
Frères, nièces, tous parents,
Prenez-en gré je vous en prie
Si ne faufile hors du temps
De l’autre côté de la vie
Où le Seigneur nous attend.
À tous grand merci disant
À Dieu, sa merci demandant,
Ainsi chantonne en s’en allant...
