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Octobe–Décembre 2009

Serviteurs de la joie dans le célibat consacré

Bruno le Pivain

Dans sa lettre du 16 juin dernier annonçant l’année sacerdotale, le Saint-Père indique qu’elle « veut contribuer à promouvoir un engagement de renouveau intérieur de tous les prêtres afin de rendre plus incisif et plus vigoureux leur témoignage évangélique dans le monde d’aujourd’hui ».

En quelque sorte, un retour aux sources de la Joie, bien dans la manière de Benoît XVI, parce qu’il s’agit bien de rendre présent l’unique sacerdoce du Christ Souverain Prêtre dans le monde aujourd’hui :

L’école du Christ, c’est un cheminement à travers des eaux agitées et houleuses, impossible à mener à bien si nous ne sommes pas dans le champ de gravité de l’amour de Jésus-Christ, le regard tourné vers lui, portés par une nouvelle pesanteur de la grâce qui nous ouvre vers la Vérité et vers Dieu le chemin que nous ne pouvons pas parcourir par nos propres forces.1

Cette année sacerdotale s’étend de la fête du Sacré-Cœur 2009 à celle de 2010. Ce n’est pas un hasard : « “Le Sacerdoce, c’est l’amour du cœur de Jésus”, avait coutume de dire le saint Curé d’Ars. Cette expression touchante nous permet avant tout d’évoquer avec tendresse et reconnaissance l’immense don que sont les prêtres non seulement pour l’Église, mais aussi pour l’humanité elle-même. »2

Il est d’ailleurs intéressant de constater cette permanence essentielle de l’identification au Christ entre les deux modèles que l’Église vient de nous offrir, saint Paul et saint Jean-Marie Vianney. Matériellement, si l’on peut dire, rien de plus disparate que ces deux existences. Pourtant, quelle profonde convergence ! L’un et l’autre furent prêtres totalement, absolument, chacun selon sa vocation propre. Chez l’un comme chez l’autre, tout prêtre peut puiser la source d’un renouvellement profond de son être sacerdotal. Cela tient en premier lieu à leur consécration : ce sont des « “amis du Christ”, qui ont reçu de Lui un appel particulier, ont été choisis et envoyés ? »3

Ce dossier de Kephas voudrait vous aider à l’approfondir, qu’il s’agisse de la spiritualité sacerdotale ou de la réponse à l’appel de Dieu.

En écrivant ces lignes ce dimanche de Gaudete, au moment où de nouveau une pression médiatique s’exerce pour déprécier le célibat consacré, comment ne pas remarquer que la fécondité de cette consécration lui est intimement liée ?

« Frères, soyez toujours dans la joie du Seigneur; laissez-moi vous le redire : soyez dans la joie », exhorte l’Apôtre Paul.

Aux prêtres et diacres de son diocèse de Rome, quelques jours après son accession sur le Siège de Pierre, le pape Benoît XVI recommandait : « nous devons être encore davantage animés par cette inquiétude d’apporter cette joie, ce centre de la vie qui lui donne un sens et une direction. » (13 mai 2005)

Le prêtre doit bien être par excellence le serviteur de la joie véritable. Le célibat consacré en est un allié infaillible. On sait pourtant que le sujet est dans tous les médias – et dans de fort nombreuses réunions de nos diocèses – quand il s’agit d’évoquer la baisse du nombre des prêtres, ou malheureusement les scandales qui assombrissent l’image du sacerdoce, comme les cas de pédophilie. Il est entendu, nous dit-on, que toutes ces questions trouveront une solution lorsque les prêtres seront mariés.

Sans éluder ces questions, peut-on dire quelques mots de la joie du célibat consacré, de ce qui fait qu’une vie sacerdotale, quelle que soit la mission du prêtre, se renouvelle sans cesse dans cette consécration totale, qui est une donation par amour, une offrande libre et consciente, non un frein à l’épanouissement personnel, que le célibat consacré participe intimement à ce service de la joie ?

Pour reprendre les arguments habituellement entendus : si les prêtres pouvaient se marier, il y aurait plus de vocations. Ayant vécu en Suisse durant trois ans, notamment entre Lausanne et Genève, j’ai pu y constater que la baisse des vocations atteint plus durement encore les pasteurs que les prêtres.

Sur la pédophilie : oui, le scandale des petits est d’autant plus odieux qu’il est le fait d’hommes consacrés à Dieu dont on doit attendre, outre le témoignage de la fidélité, celui du respect des âmes, en particulier des plus petits. On sait les dégâts souvent irréparables que produisent de telles pratiques. Cela n’empêche pas de regarder aussi l’immense cohorte des prêtres qui vivent leur sacerdoce dans la joie de leur consécration. On peut hélas constater encore que les déviances graves en ces matières peuvent être le fait de personnes très variées et que l’équilibre des couples ou l’usage harmonieux de la sexualité humaine est bien souvent aléatoire. Il faut alors relever l’hypocrisie jusqu’au pharisaïsme le plus odieux d’une culture de mort qui encourage par tous les moyens à sa disposition l’érotisation de la société, dès les âges les plus jeunes, y compris avec des objectifs commerciaux, et qui se pare ensuite des oripeaux de la vertu offensée, alors qu’elle encourage précisément toutes ces dérives qui détruisent la personne humaine et les groupes sociaux.

Peut-on relever au passage que la belle vertu de chasteté ne concerne pas seulement les personnes consacrées, mais toute personne humaine, suivant son état de vie, qu’elle est un allié sûr de l’équilibre et du développement d’une personne, qu’elle nourrit profondément la sérénité dans les foyers, qu’elle sert la pureté de l’amitié, qu’elle accomplit l’amour humain, qu’elle nourrit et vivifie la charité active et la paix ?

Jean-Paul II, qui consacra sa première lettre du Jeudi saint aux prêtres à la question du célibat consacré, remarquait que « le célibat “en vue du Royaume” n’est pas seulement un signe eschatologique : il a également une grande signification sociale, dans la vie présente, pour le service du peuple de Dieu. Par son célibat, le prêtre devient “l’homme pour les autres”. »

Paul VI écrivit aussi deux encycliques trop peu connues, l’une sur la joie, qui commence par les mots de saint Paul, « Réjouissez-vous dans le Seigneur », l’autre sur le célibat sacerdotal. Il remarque « qu’une force et une joie nouvelles attendent le prêtre du Christ qui s’applique à approfondir chaque jour dans la méditation et la prière les motifs de sa donation et la conviction d’avoir choisi la meilleure part. »

Il faudra revenir sur ce sujet essentiel à la vie de l’Église comme de notre société, parce que notre Église est plus que jamais un signe d’espérance pour une société en perte de repères, et que le célibat consacré en vue du Royaume des deux n’est pas le moindre signe de cette espérance, comme tout consacré peut l’expérimenter personnellement.

Sénèque le stoïcien employait le mot célibat pour le non mariage, comme une simple abstention. Julius Valerianus – célèbre écrivain s’il en fut, mais cité en fait dans un papier retrouvé du Professeur Lejeune – l’appliquait à la vie céleste. L’historien obscur a cependant touché plus juste que le moraliste réputé : le cœur qui renonce aux amours en raison du plus grand Amour est bien caeli beatus, heureux du ciel, quelle que soit par ailleurs l’exactitude de l’étymologie.

S’il est permis de témoigner simplement... La grâce particulière, si précieuse, de la fraternité sacerdotale s’enracine dans le sacrement de l’ordre, mais le célibat consacré lui donne sa sève et sa saveur. S’il arrive souvent à un prêtre d’être étonné de gratitude devant les amitiés si variées et si belles que le bon Dieu a placées sur sa route, n’est-ce pas la même veine ? S’il lui est donné aujourd’hui de servir l’Église parmi son « troupeau » dans cette joie dont Jésus nous assure que nul ne pourra nous la ravir, comment ne pas y voir un don du célibat consacré ?

Au début de son livre « Ma vocation, don et mystère », Jean-Paul II écrivait : « A son niveau le plus profond, toute vocation sacerdotale est un grand mystère, c’est un don qui dépasse l’homme infiniment. Nous tous, prêtres, nous en faisons clairement l’expérience dans toute notre vie. Devant la grandeur de ce don, nous sentons combien nous sommes déficients. La vocation est le mystère de l’élection divine : “Ce n’est pas vous qui m’avez choisi, mais c’est moi qui vous ai choisis et vous ai établis pour que vous alliez et portiez du fruit et que votre fruit demeure.” » Voici la clé du célibat consacré, qui reste, comme le disait récemment le patriarche maronite du Liban, donc dans l’Église d’Orient, « le joyau le plus précieux dans le trésor de l’Église Catholique. »4

Dans un monde souvent inquiet, parfois désespéré, et dur, l’Église a pour mission essentielle de témoigner de la miséricorde et de la Joie véritable. La mise en valeur du célibat consacré et sa juste compréhension serviront la fécondité de cette mission.


  1. Joseph Ratzinger, Serviteurs de votre joie, Fayard 1990, p. 71.
  2. Benoît XVI, Lettre pour l’ouverture de l’Année sacerdotale, 16 juin 2009.
  3. Ibid.
  4. Cardinal Pierre Sfeir, Synode des évêques, 7 octobre 2005.