La leçon des Bernardins
À propos du discours de Benoît XVI au « monde de la culture »
Bruno le Pivain
Moment fort – et pleinement réussi – de la visite de Benoît XVI en France en septembre 2008, le discours adressé au « monde de la culture » au Collège des Bernardins demeure d’une portée qui n’est sans doute pas encore totalement mesurée. Chacun, sur place, a rapidement éprouvé le sentiment d’une rencontre personnelle où le pape s’est investi non seulement avec le poids de sa fonction, mais en livrant la fine pointe d’une pensée qui est bien plus qu’académique ou universitaire – même si ces deux institutions sont chères à son cœur –, celle d’un pasteur doublé d’un visionnaire (d’un orant), riche du mûrissement d’un dialogue entre la foi, la raison et le monde dans lequel il s’investit depuis des décennies.
Une rencontre inédite
C’est en premier lieu le cadre dans lequel ce discours a été prononcé qui mérite une attention particulière, non par curiosité de badaud, mais parce qu’il n’est pas dénué de sens pour une juste réception du message pontifical.
La nef des Bernardins, tout d’abord : la merveilleuse architecture, superbement restaurée, convient doublement à l’événement : « lieu historique, lieu édifié par les fils de saint Bernard de Clairvaux », selon les mots de Benoît XVI dès l’ouverture du discours, nef aussi dont l’élancement et la finesse des chapiteaux semblent accompagner d’une complicité si bienveillante le phrasé à la fois chaleureux et posé, ciselé et contemplatif, de l’orateur.
Le « gotha », institutionnel ou pensant, est ici rassemblé, chacun arrivant à la position que lui dicte son rang (dans le jargon ecclésiastique, on appelle cela l’ordre processionnel). Académiciens des divers instituts, artistes, universitaires, responsables politiques, « intellectuels », journalistes et hommes des médias (de l’un ou l’autre côté de la plume ou de l’objectif, parfois tour à tour), nul n’a voulu manquer ce rendez-vous et chacun sait à peu près comment s’y situer : on est croyant ou non, en phase ou non avec l’élaboration intellectuelle hors pair de l’actuel successeur de Pierre – et saluée comme telle, si ce n’est la vindicte épisodique et convenue parfois relancée contre l’ancien « Panzer Kardinal » –... d’ailleurs, pour ceux qui avaient à ce moment encore quelques doutes sur « l’image » de Benoît XVI, la réalité allait bientôt les dissiper. Se côtoient enfin quelques ecclésiastiques ou dignitaires religieux, parmi lesquels notamment des représentants du monde musulman. L’archidiocèse de Paris a réussi là un coup de maître, à la hauteur des dix années de labeur pour la remise en valeur du Collège qui accueille l’événement.
Dans la rue de Poissy adjacente, sur toute la longueur, c’est un autre monde, pléthorique : un morceau de la jeunesse de France, généreuse, enthousiaste, aimant le Saint-Père sans complexe ou raisonnements savants et tenant à le faire savoir à qui veut à force de vivats, de cantiques et d’improvisations débridées, qui découvre en direct et non sans un intérêt gentiment critique et une forme de fierté complice pour leur Église tous ces personnages qu’elle voit plutôt d’ordinaire par le biais des ondes de la télévision ou de la toile internautique.
Soudain les hourras redoublent dans la rue. Dans la nef, le brouhaha des discussions s’évanouit en quelques secondes. Les intellectuels, les politiques, les artistes, qui se souviennent sans doute qu’ils ont été jeunes, communient spontanément – sans même se poser la question de l’inconvenance – avec la jeunesse qui accueille son Saint-Père. En quelques secondes, le voici qui entre, de ses petits pas vifs, scrutant bienveillamment les visages qui s’offrent à lui, humble serviteur de la joie dans la Vigne du Seigneur, précédé de l’essaim habituel des photographes et cameramen. Comme un seul homme, toute laïcité bue, le « monde de la culture » se lève pour une ovation qui durera plusieurs minutes, longtemps encore après que Benoît XVI soit arrivé sur l’estrade. Au-delà de l’étrangeté de la scène, ce moment, que l’on attendait solennel et grave, se transforme aussitôt en une rencontre fraternelle et amicale, par la grâce du sourire inimitable de l’apôtre de la joie véritable, de son humilité si rayonnante et indubitable. Le ton est donné. Le Cardinal André Vingt-Trois inscrit volontiers son accueil dans cette fête de famille.
La séance peut commencer. Chacun se cale dans son siège et plisse le front pour affronter une leçon académique qui promet citations philosophiques et théologiques, raisonnements percutants et spéculations savantes, rapprochements audacieux entre la science et la foi, l’Église et la laïcité. Il s’agira de savourer tout cela en heureuse compagnie au buffet qui suit.
La surprise des Bernardins
Las. Dans « ce lieu édifié par les fils de saint Bernard de Clairvaux », il est bien question d’emblée de « parler ce soir des origines de la théologie occidentale et des racines de la culture européenne », mais tout de suite avec une précision décisive, qui va faire prendre au discours un tour proprement inattendu : « J’ai mentionné en ouverture que le lieu où nous nous trouvons était emblématique. Il est lié à la culture monastique. De jeunes moines ont ici vécu pour s’initier profondément à leur vocation et pour bien vivre leur mission. »
Vient l’innocente interrogation : « Ce lieu évoque-t-il pour nous encore quelque chose ou n’y rencontrons-nous qu’un monde désormais révolu ? »
Bref, « pour pouvoir répondre, nous devons réfléchir un instant sur la nature même du monachisme occidental. »
Il fallait d’emblée se rendre à l’évidence : ce n’est pas un discours universitaire qu’allait offrir le pape, mais une lectio divina ou, si l’on veut, une méditation sous forme de manuductio, selon l’antique usage qui a fait ses preuves, parce que le savoir n’est pas réduit à la seule somme des connaissances, desséchée de son milieu vital, mais transmis de maître à disciple avec l’amitié qui justifie l’étymologie du mot « connaissance », dont seule la déviation rationaliste a pu faire penser qu’elle s’adressait uniquement à la raison raisonnante. On sait le jugement que porte Benoît XVI sur les Lumières. Ce n’est pas affaire d’abord de doctrine, mais de divorce, de rupture. Entre la foi et la raison. En amont même entre le cœur et la raison. Entre l’homme et la réalité de la création, entre l’homme et son Créateur.
Devant l’assemblée médusée (impitoyables écrans disposés le long de la nef, avec leurs gros plans indiscrets...), la voix aux intonations précises, d’une douceur qui dit l’émerveillement devant la vérité au service de laquelle elle s’est vouée (cooperatores veritatis) et la confiance cordiale en l’attention ouverte de son auditoire, égrène tranquillement les constatations qui s’enchaînent en une démonstration d’une implacable logique, d’une densité qui ne cède rien à la distraction.
« Leur objectif était de chercher Dieu, quaerere Deum. » On pense au petit Thomas d’Aquin, harcelant sans trêve les moines du Mont Cassin : « Qu’est-ce que Dieu ? », question qui ne le quittera pas, jusqu’à sa mort en 1274, dans son dialogue avec le Christ : « Tu as bien écrit de moi, Thomas. Que veux-tu ? – Rien d’autre que Toi, Seigneur. »
Et encore : Ora. Labora. Prie. Travaille. On voit tellement que Benoît XVI voudrait tant que tous ceux à qui il s’adresse fassent leurs ces maximes éternelles.
« Derrière le provisoire, ils cherchaient le définitif. » On n’en est qu’au début. Cependant, tout le monde a compris qu’il fallait passer du rationnel au théologal, du mondain au spirituel, du paraître à l’être. Paisible leçon de réalisme à laquelle il fallait se plier, bon gré, mal gré. « Des choses secondaires, ils voulaient passer aux réalités essentielles, à ce qui, seul, est vraiment important et sûr. » « Amis, semblait dire Benoît XVI, sur le ton de la confidence encourageante et miséricordieuse, sereinement enthousiaste, laissons un moment le superflu, rangeons les masques au placard, passons des ombres à la réalité. » Newman aux Bernardins.
« On dit que leur être était tourné vers l’eschatologie »... Autrement dit : et vous, qu’en pensez-vous, comment les voyez-vous ? On dirait, cette fois, un conte de fées ou une bucolique virgilienne, un tableau de Fra Angelico ou un psaume de Monteverdi. Géniale introduction qui, plutôt que d’agiter des concepts désincarnés, raconte la vie de ceux qui ont bâti et fait vivre, animé ces lieux dont les murs reflètent encore la présence; un peu comme l’aïeul, au coin du feu, rassemble, le soir venu, sa maisonnée, non pour un devoir de mémoire (quel pensum) mais pour une transmission cordiale de la mémoire vivante qui habite un lieu, une famille, une communauté, ici, une civilisation.
(Si vous voulez découvrir la suite de cet article, n’hésitez pas à vous abonner à la revue!)
