Le Verbe et la communication
Bruno le Pivain
L’actualité récente oblige, obligera de plus en plus, sur bien desfronts souvent disparates, l’Église, à prendre position, à délivrer un message. Le discours de clôture du Président de la Conférence épiscopale des évêques de France à Lourdes l’illustre suffisamment. Voici l’épisode de la pièce de théâtre de Castelluci, « Sur le concept du visage du Christ » (quel programme, en effet, lorsqu’on s’apprête, à l’heure où s’écrivent ces lignes, à célébrer le Verbe incarné, Fils de Dieu venu en notre chair pour y déverser les torrents de lumière du mystère de la miséricorde… qui est tout sauf un concept), bientôt relayé par le « Golgota Picnic ». Voici la question de l’Europe et celle du « printemps arabe » (Kephas n’attendra pas la fin du printemps qui vient pour analyser d’une autre manière cette (r)évolution spontanée). Voici la question de l’éducation ou de la transmission, celles d’internet ou de l’écologie, mille autres encore, toutes cruciales, souvent à court terme, au regard de l’évolution d’une civilisation en pleine mutation.
On parle par ailleurs de communication. On détaille – moins sûrement, aujourd’hui – la manière de communiquer, ou de mal communiquer, paraît-il, de notre Saint-Père Benoit XVI. Coopérateur de la vérité : est-ce vraiment une niche judicieuse pour communiquer ? Est-ce bien suffisant ou réaliste d’accorder autant de confiance à la capacité humaine de s’ouvrir à l’exigence de la vérité ?
La confrontation de ces deux réalités ne laisse pas de susciter la réflexion. Verba volent. Plus les mots sont nombreux, plus ils volent comme les feuilles en automne, colorées un instant, bientôt disparues à la première pluie. La question peut être posée, de diverses façons : comment l’Église, comment les baptisés doivent-ils réagir devant les nombreux sujets tous plus urgents les uns que les autres où ne doit pas manquer l’éclairage de la Parole de Dieu ? Les possibilités de « réaction » immédiate sont aujourd’hui très développées. Une revue trimestrielle ne s’inscrit pas, à l’évidence, dans cette optique. Pour une raison purement contingente de circonstances de temps, certes ; mais aussi, si elle est catholique, pour un motif plus fondamental : « Pour le Seigneur, un seul jour est comme mille ans, et mille ans sont comme un seul jour. » Voici une comptabilité qui tranche nettement avec les habitudes du consumérisme occidental et cette façon de vivre dans l’instant, dans l’encombrement des bruits et des images, des informations et des slogans, qui se succèdent à une cadence infernale, sans lien entre eux, et ne laissent guère d’espace à l’intériorité. C’est l’exercice de la liberté qui est remis en cause, puisqu’elle est alors privée de ce nécessaire mûrissement qui naît dans la prière et le silence.
L’Église doit-elle, pour autant, se désintéresser de toute réaction, au risque très réel de laisser proliférer les opinions sans fondements élevées au rang de dogmes infaillibles, les modes ou les mœurs les plus dénaturées jusqu’à en épouser les contours pour que la Bonne Nouvelle ne vienne pas déranger des consciences déjà endormies ? Ce serait oublier, par exemple, l’immense effort d’explicitation et de transmission de la foi – de son contenu intelligible – entrepris par les Pères de l’Église – nos Pères dans la foi – dans des conditions de lutte et de combat souvent très âpres, y compris parfois couronnées par la palme du martyre qui venait apporter l’authentification la plus éclatante à des œuvres d’enseignement monumentales.
L’Église doit-elle, cependant, se situer d’abord dans la réaction, pour communiquer plus efficacement sur les sujets du moment, au risque d’y perdre ce qui fait la force et la saveur de son message, la souveraine liberté de sa pensée, qui n’est jamais que l’expression intemporelle d’une Parole de Vie, mais de Vie éternelle ?
Au beau milieu des fracas de la deuxième Guerre mondiale, le philosophe Louis Lavelle avait médité sur La parole et l’écriture, distribuant sa réflexion en six chapitres d’un ouvrage prophétique : le langage, la voix, la parole, le silence, l’écriture, la lecture. Le lien qu’il établit ici entre le silence et la parole, le silence et la voix, d’autres encore, peut largement contribuer à retrouver les justes conditions d’une communication féconde et durable, quel qu’en soit le moyen d’expression. Ce n’est pas une question de moyens, mais d’esprit, de finalité.
Ou en ce temps de Noël, d’Incarnation, de contemplation : « Un silence profond enveloppait toute la terre, et la nuit était au milieu de sa course, quand ton Verbe tout-puissant, Seigneur, quitta son Trône royal et descendit des cieux. »
