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Spiritualité

De la nécessaire évolution de la conscience pour faire face à la crise mondiale

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L’expansion rapide et incontrôlée, mais aussi extrêmement médiatisée, de la pandémie du Covid-19, dont le taux de létalité est pourtant faible, a fait ressortir l’angoisse de la mort et ébranlé l’illusion de sociétés industrialisées, individualistes et vieillissantes, qui se croyaient inébranlables, voire immortelles. Aucun individu sur la planète ne peut se sentir à l’abri d’un risque de contamination.

Cette crise met à jour les limites d’un modèle de développement, celui de la globalisation du capitalisme libéral. Selon l’économiste Thomas Piketty, la crise du Covid-19 est « l’arbre qui cache la forêt » d’une globalisation non respectueuse de la création, injuste et hypnotisée par l’indice du produit intérieur brut.

En 2019, le 29 juillet fut le jour où les économies du monde ont dépassé le niveau annuel des ressources renouvelables de la planète. En 1979 le jour de dépassement se situait au 1ᵉʳ novembre.

Aveuglement de la rationalité moderne

Le pape François le rappelait en s’adressant au monde entier depuis la place Saint-Pierre vide le 27 mars 2020 :

« La tempête révèle toutes les intentions d’”emballer” et d’oublier ce qui a nourri l’âme de nos peuples, toutes ces tentatives d’anesthésier avec des habitudes apparemment “salvatrices”, incapables de faire appel à nos racines et d’évoquer la mémoire de nos anciens, en nous privant ainsi de l’immunité nécessaire pour affronter l’adversité. »

Le pape François le 27 mars 2020.
Yara Nardi/AFP

De fait, la crise née de la pandémie du Covid-19 révèle tout à la fois l’effondrement du paradigme scientiste de la modernité et de sa contestation relativiste post-moderne. En 1992, 99 prix Nobel avec 1 400 autres scientifiques ont lancé « un appel à l’Humanité » pour demander aux pouvoirs publics d’agir au plus vite pour protéger l’environnement. Le 13 novembre 2017 a été publié un deuxième avertissement à l’humanité. Cette fois, ce sont plus de 15 300 scientifiques de renom qui signèrent cette déclaration :

« Depuis 1992, à l’exception de la stabilisation de la couche d’ozone stratosphérique, l’humanité n’a pas réussi à faire des progrès suffisants dans la résolution générale de ces défis environnementaux prévus et, de façon alarmante, la plupart d’entre eux deviennent bien pires. »

Malgré l’engagement de nombreuses ONG et d’une partie significative de la jeunesse en faveur d’un changement de comportement, aucune décision majeure contraignante n’a été prise par les institutions internationales.

La crispation de la conscience économique contemporaine est structurelle. Elle est le résultat d’un aveuglement de la rationalité moderne, mais aussi de la conscience post-moderne, à l’égard de leurs propres fondations.

Comme l’a montré Charles Taylor, la pensée moderne se caractérise par une vision déiste du monde. À la différence de la conception classique qui voyait « Dieu présent partout mais visible nulle part », les Lumières étaient prêtes à reconnaître l’existence d’un Être suprême dès lors que celui-ci ne jouait plus aucun rôle dans l’espace-temps séculier.

Cette approche moderne attribuait à l’État les attributs de toute puissance qui revenaient autrefois au Créateur. La succession tragique des deux guerres mondiales a engendré une conscience post-moderne qui remit en cause au XXe siècle une telle vision du monde.

Dans la pensée post-moderne non seulement Dieu mais également l’État sont « morts ». Seul l’individu dispose de ressources suffisantes pour survivre et transformer un monde caractérisé par ses rapports de force, son caractère insensé et sa violence.

L’avènement de la conscience spirituelle

Cependant, une autre cristallisation de la conscience, qu’on peut qualifier de spirituelle, s’est produite au XXe siècle. Portée par des penseurs allant de Nicolas Berdiaev à Kate Raworth et de Victor Frankl à Karol Wojtyla (devenu Jean‑Paul II), celle-ci a remis en cause non seulement la vision du monde classique et moderne mais également sa conception post-moderne.

Le 19 octobre 1944, le psychiatre autrichien juif Viktor Frankl fut déporté à Auschwitz par le pouvoir nazi. De retour de déportation, il prononça une conférence célèbre à Vienne au cours de laquelle il expliqua que la psychanalyse moderne échouait à comprendre le monde en raison d’une épistémologie erronée : « Disposant d’un concept atomiste, énergétique et mécaniste de l’homme, la psychanalyse le voit en dernière analyse comme l’automate d’un appareil psychique. Et c’est précisément là qu’intervient l’analyse existentielle. Elle oppose un concept différent de l’homme au concept psychanalytique. Il ne se concentre pas sur l’automate d’un appareil psychique mais plutôt sur l’autonomie de l’existence spirituelle. « Spirituel » est utilisé ici sans aucune connotation religieuse, bien sûr, mais plutôt simplement pour indiquer que nous avons affaire à un phénomène spécifiquement humain, contrairement aux phénomènes que nous partageons avec d’autres animaux. En d’autres mots le spirituel est ce qui est humain dans l’homme ».

Cette évolution de la conscience, d’une conception post-moderne à une vision spirituelle du monde, s’est produite de façon souvent discrète à peu près dans toutes les disciplines aux XXe et au XXIe siècles.

En science économique, l’économiste austro-hongrois Karl Polanyi a accompli à l’égard de Adam Smith et Karl Marx la même critique que Frankl avait adressé à Sigmund Freud et Alfred Adler. En 1944, dans La Grande Transformation, il montra les limites de la théorie économique classique.

Aujourd’hui, l’économiste Kate Raworth fustige la mythologie néo-classique et propose quant à elle une conception intégrale du développement, au sens spirituel du terme. Elle reprend en effet à la fois la notion de bien commun des traditions religieuses occidentales et celle d’harmonie des religions orientales (comme le ying yang taoiste).

Kate Raworth au Parlement néerlandais.
Robin Utrecht/Anp/AFP

L’horizon du développement n’est plus structuré chez elle par une conception mécaniste d’un avion qui décolle et progresse sans cesse dans les airs au détriment de la vie de la planète et de la société. Il n’est pas non plus plombé par la conception somme toute pessimiste qui lui a succédé du développement durable ou de l’économie soutenable.

La métaphore qu’elle choisit avec l’image du donut, brioche circulaire percée en son cœur, est celle de la prospérité humaine équilibrée dans un réseau de vie florissante, favorisant les relations vraies et de qualité entre les personnes.

« Qu’est-ce exactement que le donut ? En deux mots, c’est une boussole radicalement nouvelle pour guider l’humanité dans ce siècle. Et elle pointe vers un avenir qui pourrait satisfaire les besoins de chacun, en préservant le monde vivant dont nous dépendons tous.

En deçà du fondement social du donut se trouvent les pénuries en matière de bien-être humain, qu’affrontent ceux auxquels manquent des choses essentielles comme la nourriture, l’éducation et le logement. Au-delà du plafond écologique se trouve un excès de pression sur les systèmes sources de vie, par le biais du changement climatique, de l’acidification des océans et de la pollution chimique, par exemple.

Mais entre ces deux ensembles de limites se situe un endroit agréable – qui a clairement la forme d’un donut –, un espace à la fois écologiquement sûr et socialement juste pour l’humanité. La tâche du XXIe siècle est sans précédent : introduire toute l’humanité dans cet espace juste et sûr ».

Il convient de comprendre désormais pourquoi cette évolution significative de la pensée économique, malgré la puissance de ses arguments et le nombre croissant de ses défenseurs de Lord Turner à Steve Keen, n’a pas encore modifié la conscience économique des élites politiques et économiques de la planète.

La réponse est que cette évolution de la conscience n’est que la partie émergée d’une évolution plus fondamentale de la civilisation contemporaine, celle d’un changement d’épistémologie.


Cet article est le premier d’une série de trois analyses dans le cadre d’une réflexion du Collège des Bernardins sur le thème : « Examen de conscience. Penser demain ». Un webinaire est organisé le jeudi 2 juillet 2020 de 18 à 19h, afin de nourrir la réflexion.



Antoine Arjakovsky, Historien, Co-directeur du département «Politique et Religions», Collège des Bernardins

Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons.

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