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Spiritualité

Tragédie du festival Astroworld : incursion dans le monde messianique des rappeurs


Le 5 novembre dernier, un mouvement de foule a causé dix morts, dont celui d’un enfant de 9 ans, et quelque 300 blessés au festival Astroworld à Houston, organisé par le rappeur Travis Scott.

Des poursuites sont actuellement intentées contre ce dernier et visent également le chanteur torontois Drake, qui est monté sur scène peu après la tragédie. Les deux rappeurs ont accompli leur performance sans interruption, faisant complètement abstraction du drame qui était en train de se produire.

Les études académiques de la culture Hip Hop (HH) et Rap (R) américaine fournissent quelques clés de lecture pour cerner les enjeux symboliques de cet événement tragique. Parmi les travaux à considérer, ceux du Dr Daniel White Hodge, de la North Park University de Chicago, sont particulièrement appropriés.

Ce spécialiste des communications interculturelles établit des liens profonds entre l’art musical et la résistance à la fois économique, politique et théologique des communautés noires contre le racisme aux États-Unis, lesquels s’observent, il est vrai, depuis l’esclavagisme. L’approche « messianique » que propose White Hodge de la culture HHR demeure néanmoins porteuse parce qu’elle reflète une volonté contemporaine de plus en plus ferme des rappeurs américains (et même européens) de répondre à un impérieux appel de Dieu.

D’autres études sont également d’intérêt pour la compréhension des événements du 5 novembre, comme celles qui éclairent le comportement apparemment inadapté des jeunes qui pratiquent un culte excessif de leur célébrité musicale.

En tant que musicienne professionnelle, créatrice et anthropologue, je propose ici de m’appuyer sur ces études pour interpréter les événements de Houston à la lumière de cette métaphore de la mission du Christ qui donne le pouvoir de changer le monde, mission qu’une jeunesse appauvrie, désœuvrée et exclue assigne à son tour aux célébrités du HHR.

Une telle métaphore met en relief le paradoxe fondamental de l’industrie lucrative du divertissement musical, lequel veut que le triomphe d’un artiste agitateur soit la première cause de sa déchéance. Mais elle pose également la question de savoir si la montée d’une ferveur messianique dans le monde du HHR n’était pas annonciatrice de la tragédie cruelle qui s’est nouée à l’Astroworld autour de Travis Scott.




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Missions divines

On sait que le courant du HHR contribue fortement (et depuis plusieurs années) au succès de l’industrie de la musique aux États-Unis, notamment grâce à l’expansion du streaming. Dans l’imaginaire musical de Drake, un tel succès pourrait bien faire partie d’un « God’s plan » et constituer une situation hautement favorable pour sa communauté, comme en témoigne la production coûteuse et généreuse qui lui a valu plus d’un milliard de clics sur YouTube.

Que ce soit par vidéo ou sur scène, Drake s’est manifestement assigné une mission qui dépasse l’ambition commerciale.

La spiritualité prend une place importante dans la vie de Drake.

Une chose que je m’assure de faire, c’est de toujours parler au grand patron là-haut. Je lui fais toujours savoir quel est mon but sur cette scène. Ce n’est pas pour améliorer ma réputation… Je veux rendre ces gens heureux.

Dans son désir de servir sa communauté, Travis Scott va encore plus loin. Sa carrière est pour lui un genre de sacerdoce, une prêtrise :

Travis Scott, messie autoproclamé.

J’ai l’impression que Dieu m’a mis là pour aider les gens. Du haut de la scène, je vois une congrégation, un groupe d’individus qui se lâchent complètement sur ma musique. Il n’y a rien de mieux. C’est mieux que n’importe quelle drogue, que n’importe quelle chatte – piece of pussy – ou même qu’une grande amitié. Il n’y a rien de mieux ! C’est comme sauver la vie de quelqu’un pendant 40 minutes. C’est comme si ça faisait 10 ans que je sauvais la vie des gens.

Par ses prestations, Travis Scott semble vouloir répondre à la nécessité de divertir une jeunesse constamment menacée par l’intolérance d’un racisme qui se montre particulièrement virulent à Houston, sa ville natale. La mise en place récente d’une police des lectures scolaires en illustre les pires excès, alors que des livres sensibilisant les écoliers au racisme et à l’identité de genre ont été retirés des mains des élèves parce qu’ils étaient susceptibles de culpabiliser indûment les enfants blancs.

Il demeure tout de même difficile de concilier ce rôle de sauveur autoproclamé que Travis Scott s’attribue avec les événements du 5 novembre dernier.

La dévotion des fidèles

Des chercheurs ont mis au point des tests psychométriques permettant de mesurer différents aspects du comportement des admirateurs envers une célébrité du monde de la musique, du sport ou du cinéma. L’échelle des attitudes à l’égard des célébrités (« Celebrity Attitude Scale ») permet d’observer trois niveaux de dévotion des admirateurs envers leur idole.

Le premier niveau est celui du « divertissement-social » ; il classe le comportement des admirateurs qui apprécient la « valeur de divertissement des célébrités admirées » tout en y trouvant des « occasions de discuter de leurs performances avec des personnes partageant les mêmes idées ».

Le deuxième niveau, plus « intense et personnel », classe le comportement des admirateurs qui sont complètement « absorbés par la vie personnelle de la célébrité préférée, avec des pensées fréquentes à son sujet et une obsession pour les détails de sa vie ».

Enfin, certains admirateurs atteignent le niveau « limite-pathologique » en devenant « complètement accro à une célébrité », se montrant alors capables de la traquer, voire de la harceler (stalking) ou encore « de faire quelque chose d’illégal si la célébrité préférée le leur demandait ».

Certains admirateurs de Hip Hop présentent un comportement risqué qui va jusqu’à sauter dans le vide ou à s’immoler dans un brasier : « Je ne vois aucun changement… Dois-je me faire exploser ? » demandait le rappeur Tupac Shakur dans Changes en 1992.

Certains admirateurs ont une dévotion démesurée pour leur idole.

Ces comportements sont cependant moins illégaux « qu’héroïques » si on envisage qu’ils expriment un désir d’engagement dans le mouvement de la résistance musicale, une aspiration qui exige d’eux qu’ils s’exposent au jugement de leur idole dans le cours même de leur prestation cérémonielle.

Vu sous l’angle de ce paradoxe de la célébrité, le combat des rappeurs engagés dans un mouvement de résistance artistique contre le racisme semble perdu d’avance. C’est ce qu’on peut comprendre des propos du rappeur américain T-Pain dont la chanson Get up a été créée en support au mouvement Black Lives Matter :

J’ai tout donné, mais ce n’est jamais assez : on se fait tous envoyer au tapis… La seule chose qui compte, pourtant, c’est ce que tu feras quand tu te relèveras. Lève-toi !

Un modèle christique de la résistance

Dans les pages de sa plus récente publication titrée Homeland Insecurity, publiée en 2018, White Hodge (cité également plus haut) présente une théologie du HHR qui se pose comme « cadre de l’engagement radical des populations adultes émergentes » dans la lutte pour les droits civiques. L’auteur y donne la description suivante de ce qu’il appelle le « Jésus du hip-hop ».

Il a des attitudes fondamentales concernant l’église, Dieu et les Écritures. Il soutient la domination masculine et les idéologies de « l’homme de la maison ». Il « bat » ceux qui se trouvent sur son chemin. Il instille la peur comme une forme de contrôle et de pouvoir.

Pour ce Christ qui « ne tolère pas la faiblesse », le diable a aussi une figure caractéristique : « ce n’est pas seulement une entité, mais aussi un système et une institution ».

Dans le cas de la tragédie d’Astroworld, c’est le promoteur de spectacle Live Nation qui incarne cette figure diabolique : des poursuites judiciaires mettront en cause les failles de cette organisation qui, malgré son expertise, n’a pas pu assurer la sécurité des participants.

Le pouvoir paradoxal des agitateurs

Dans le monde messianique des rappeurs, la tragédie de Houston vient de fixer l’enjeu symbolique du jugement que doit rendre le tribunal de l’opinion publique dans la cause de Travis Scott. Dorénavant, chaque fois que cet artiste missionnaire montera sur scène pour y être adoré par ses admirateurs, il devra faire face au destin ironique du Christ agitateur qui fut condamné pour avoir troublé l’ordre de la cité à des fins controversées.

L’influente célébrité du HHR qu’est Travis Scott aurait dû savoir, pourtant, que la mort n’est pas un spectacle et qu’il est odieux de la regarder du haut d’une scène en restant là, les bras en croix.



Sylvie Genest, Professeure, Université du Québec à Montréal (UQAM)

Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons.

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